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Monica Powers s’apprêtait à se coucher lorsqu’on sonna à sa porte. Elle enfila un peignoir de bain pardessus sa chemise de nuit et alla ouvrir. David n’était jamais venu dans son appartement, et elle fut surprise de le voir – mais plus encore par son aspect. Depuis la fin du procès Stafford, des rumeurs inquiétantes lui étaient parvenues sur son ex-mari, et le spectacle de ses vêtements froissés, de ses yeux injectés de sang et de ses cheveux en bataille paraissait les confirmer.
« J’ai besoin de ton aide, Monica », dit-il.
Il se tenait le dos voûté et n’arrivait même pas à la regarder dans les yeux en parlant. Elle s’écarta pour le laisser entrer.
« Tu as une mine affreuse. Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Il s’avança jusque dans la salle de séjour et se laissa pesamment tomber sur le canapé. Monica s’assit sur une chaise en face de lui. Les épaules de David fuient soudain secouées de sanglots. Il se cacha le visage dans les mains. Monica se précipita vers lui.
« Il n’y a personne d’autre à qui je peux m’adresser », dit-il au milieu de ses larmes.
Monica le serra contre lui et David s’accrocha à elle. Au bout de quelques minutes, elle le sentit qui se détendait un peu et elle le relâcha. Il s’essuya les yeux de la manche de son veston.
« Je suis désolé, réussit-il à dire.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Raconte-moi tout. »
Il se laissa aller contre le dossier du canapé et ferma les yeux.
« C’est Terry Conklin. Il a été tué, et je suis responsable de sa mort.
— Quoi ? !
— Thomas Gault l’a torturé et a enterré le corps.
— Je ne comprends… »
David se redressa et se pencha en avant, coudes sur les genoux, regardant le plancher.
« Gault m’a dit quelque chose sous le sceau du secret professionnel. Je ne pouvais pas aller en parler à la police, puisque ce qu’il m’avait dit était protégé par ce secret. Ce type est un sadique. Il m’avait déjà avoué avoir tué quelqu’un, juste pour m’énerver, disant ensuite que c’était une blague. Il m’a complètement embrouillé. Lorsque… lorsqu’il ma donné cette nouvelle information… je l’ai cru, mais en même temps, c’est un tel menteur que… »
Il s’interrompit. Il avait les lèvres desséchées, la gorge irritée à force d’avoir pleuré.
« Je… j’ai pensé être plus malin que lui, alors j’ai engagé Terry pour qu’il vérifie cette nouvelle histoire. Puis, hier, j’ai rencontré Gault. Il m’a dit qu’il avait torturé Terry à mort et fait disparaître le corps.
— Il t’a avoué un meurtre ? demanda Monica, comme si elle n’était pas tout à fait sûre d’avoir compris.
— Pas directement… »
David lui raconta alors comment s’était déroulée la conversation dans le restaurant.
« Qu’est-ce qui te fait penser que Gault n’est pas encore une fois en train de jouer au sadique avec toi ? demanda Monica quand il eut fini.
— Terry a disparu. J’ai appelé sa femme dès mon retour au bureau. Rose ne sait pas où il est. D’habitude, il rentre toujours chez lui et sinon, il l’avertit. Elle n’a plus eu de ses nouvelles depuis avant-hier.
— Et qu’est-ce que t’a confié Gault pour que tu aies l’idée d’engager Conklin ? »
David hésita avant de répondre :
« Qu’il avait assassiné Darlene Hersch.
— C’est Larry Stafford qui l’a tuée.
— Gault a à peu près le même gabarit que Stafford, il roule en Mercedes beige, et il m’a montré la perruque blonde frisée qu’il portait lorsqu’il a égorgé Darlene Hersch. Il m’a aussi avoué d’autres meurtres, y compris celui de sa femme, Julie Webster.
« Tu te souviens du témoignage de Grimes quand il a dit que le tueur avait des cheveux bruns ? Gault a des cheveux bruns. Si Gault avait porté cette perruque et l’avait ensuite enlevée dans la voiture, en repartant, il est alors normal que Ortiz ait vu un homme à cheveux blonds frisés et Grimes un homme à cheveux longs et bruns.
— Ortiz est toujours convaincu d’avoir reconnu Stafford.
— Tu sais bien quelles étaient les conditions d’éclairage, cette nuit-là. Tu as vu les photos de Terry Conklin.
— Très habilement prises, ces photos, je dois le reconnaître, répondit-elle d’un ton sarcastique.
— Non, Monica, elles n’ont pas été trafiquées. J’ai fait reproduire le travail de Terry par d’autres photographes professionnels. Il n’a rien truqué.
— Je sais, admit Monica avec un soupir. Moi aussi, j’ai envoyé un photographe de la police au motel, et il a obtenu les mêmes résultats. »
David passa la demi-heure suivante à expliquer ses relations avec Gault depuis leur premier contact jusqu’à leur dernière rencontre, au restaurant. Il omit simplement de parler de Jennifer et de leur liaison. Il savait qu’il aurait mieux valu tout raconter à Monica, mais il ne put se résoudre à lui faire cette dernière révélation.
« Je me demande…, dit Monica lorsqu’il eut terminé. Il est évident que Gault souffre de désordres mentaux, sans quoi il ne s’amuserait pas à ce genre de petit jeu avec toi, que ses aveux soient authentiques ou non. Cependant, il s’est rétracté la première fois et, comme tu l’as toi-même fait remarquer, il n’y a pas le moindre début de preuve le reliant au meurtre de Darlene Hersch. Quant à Terry Conklin, nous n’avons même pas le corps.
— Il l’a fait, Monica. Si tu avais été là et si tu l’avais entendu parler…
— Oui, mais je n’y étais pas.
— Cela veut-il dire que tu ne vas rien faire ?
— Non, David. Tu ne serais pas venu me voir si tu n’avais pas cru que Gault a vraiment assassiné Darlene Hersch et Terry Conklin. »
Elle se tut un instant, paraissant se demander si elle devait ou non poser la question qui la tracassait depuis un moment.
« David, fit-elle d’un ton hésitant, qu’est-ce qui t’est arrivé pendant le procès de Stafford ? Tu m’as donné l’impression de t’effondrer complètement lorsque j’ai fait venir Johnson à la barre. Tu devais bien savoir, pourtant, que tu avais toutes les chances de le récuser. »
David garda les yeux rivés sur la table basse pour ne pas avoir à regarda : son ex-femme.
« Je n’ai pas envie de parler du procès de Stafford. Je te prie instamment de ne pas insister. »
Monica aurait aimé en savoir davantage, mais elle sentit à quel point David souffrait ; elle avait trop de respect pour lui pour le questionner davantage.
« Je crois que je devrais mettre Bert Ortiz au courant, dit-elle. C’est lui que tu dois convaincre. S’il ne change pas d’avis, impossible de poursuivre.
— Tu as raison. Est-ce qu’on peut lui faire confiance ? Il ne parlera pas ?
— Non, je ne pense pas.
— Alors appelle-le. »
*
« David vient de me confier des informations très préoccupantes à propos de l’affaire Darlene Hersch. Je veux qu’il vous les répète, mais vous devez accepter le principe de la confidentialité de ce qu’il va vous dire. »
Ortiz était perplexe. Lorsque Monica l’avait appelé, elle lui avait dit qu’il s’agissait de l’affaire Stafford, tout en refusant de donner d’autres précisions. Le policier avait tout d’abord pensé qu’elle avait découvert sa combine avec TV Johnson et il s’était beaucoup creusé la tête pour trouver ce qu’il allait répondre, si jamais elle l’accusait d’avoir piégé le maquereau. Puis, en arrivant, il avait eu la surprise de tomber sur David Nash.
« Je ne révélerai à personne ce qu’il me dira », déclara Ortiz.
Il s’assit dans le fauteuil qui faisait face à l’avocat, lui-même installé sur le canapé à côté de Monica.
Le policier écouta attentivement David, qui lui répéta fidèlement ce qu’il avait confié à Monica.
« Qu’en pensez-vous ? demanda Monica lorsqu’il eut fini.
— Je ne sais pas trop », répondit Ortiz, prudent. Il n’arrivait pas à croire sa chance, mais il ne voulait pas paraître trop excité. « Tout cela est si soudain… Je suis toujours aussi certain pour Stafford, cependant… Qu’en pensez-vous vous-même ?
— Moi non plus, je ne sais pas, Bert. J’estime toutefois que vous devriez envisager la possibilité d’une erreur de notre part.
— Comment savoir s’il ne s’agit pas encore d’un canular de Gault ? Après tout, c’est bien vous qui nous dites que ce type a une case en moins », remarqua Ortiz.
David secoua la tête.
« On ne peut l’exclure, mais à mon avis, nous devrions partir du principe que ce n’est pas un canular.
— D’accord. Ce qui nous laisse avec le problème de prouver que Gault est bien l’assassin de Darlene Hersch et de Terry Conklin. Comment s’y prend-on ? »
David secoua de nouveau la tête.
« Je l’ignore. J’ai passé toute la journée à tenter de répondre à cette question.
— On peut essayer d’établir ce qu’il faisait la nuit où Darlene Hersch a été tuée, proposa Monica en se tournant vers David. Est-ce qu’il ne t’a pas dit qu’il avait commencé la soirée en allant draguer dans quelques bars ?
— En effet, répondit David. On pourrait faire circuler une photo et voir si quelqu’un le reconnaîtrait.
— Les faits remontent à plusieurs mois, fit observer Ortiz. Personne ne va se souvenir de lui, après tout ce temps, en particulier s’il s’était déguisé. Et nous ne savons même pas dans quels bars il est passé. Ce ne sont pas les établissements de ce genre qui manquent à Portland.
— Oui, vous avez raison, admit Monica.
— Et la perruque ? demanda soudain Ortiz. Vous avez dit qu’il vous l’avait montrée. Cela signifie qu’il l’a conservée, alors qu’elle pouvait prouver son lien avec le meurtre.
— C’est vrai. Il l’a probablement toujours.
— Vous devriez rédiger tout de suite une demande de perquisition pour le domicile de Gault, Monica, dit Ortiz, excité à cette perspective.
— C’est malheureusement impossible, Bert. Gault a montré cette perruque à son avocat dans le cadre d’une communication confidentielle. David est le seul à l’avoir vue, et il ne peut trahir ce secret sur un plan légal.
— Merde… » Ortiz se leva et se mit à faire les cent pas. « Et si on mettait son téléphone sur écoute, ou qu’on équipait David d’un micro et les faisait se contacter ? suggéra-t-il.
— Nous avons toujours le même problème, dit David. Ce serait une atteinte au secret professionnel qui lie un client à son avocat. En outre, je doute que Gault accepte d’en discuter par téléphone. Il est très fort. Il soupçonnerait quelque chose. »
Ils gardèrent tous trois le silence pendant quelques minutes. C’est finalement Monica qui reprit la parole la première :
« Écoutez, j’ai un procès demain matin, et il faut que je prenne un peu de repos. Je propose que nous repensions au problème et que nous nous recontactions après dix-sept heures. D’accord ?
— D’accord, dit David. Je suis épuisé. On aura peut-être des idées après une bonne nuit de sommeil. J’appellerai en fin d’après-midi, Monica, et on décidera de l’endroit où se rencontrer. »
*
« Quelle impression ça fait, de travailler pour les honnêtes gens ? » demanda Ortiz lorsque les deux hommes furent seuls dans l’ascenseur.
David rougit. Il n’avait jamais tout à fait pensé à la chose en ces termes, mais il était incontestablement agréable d’essayer d’empêcher quelqu’un de faire du mal aux autres, au lieu d’essayer de réduire à néant un travail d’enquête consciencieux de la police.
« Je n’ai jamais eu le sentiment de travailler pour les gens malhonnêtes, répondit-il, sur la défensive.
— Ouais, évidemment », fit Ortiz avec un sourire.
En fin de compte, Stafford faisait partie des « gens honnêtes », pensa David. C’est Gregory qui avait raison en réalité. On ne peut pas avoir un système judiciaire pour les coupables et un autre pour les innocents. Si David avait défendu Stafford au lieu de le juger, celui-ci serait peut-être libre en ce moment.
*
Ortiz pensait à Thomas Gault en se rendant à sa voiture. Comment pouvait-on le piéger ? Il devait bien exister un moyen. Il entendit David ouvrir et refermer la portière de sa voiture. Son propre véhicule était non loin, dans le parking voisin de l’appartement. Il déverrouilla la portière et s’assit derrière le volant.
La voiture de David passa au moment où le policier allumait une cigarette. Ortiz se sentit désolé pour Nash. Le type paraissait bien mal en point. Il se demanda ce qu’il ressentirait s’il devait porter le fardeau des aveux de Gault sans rien pouvoir faire. Puis il se rendit compte qu’il était exactement dans la même situation.
Ortiz lança le moteur. Il était crevé. Cette nuit, il fallait qu’il dorme. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre, ne regardant rien de particulier, tandis qu’il approchait de la sortie donnant sur la rue. La voiture de David roulait à une centaine de mètres en direction de l’est. De l’autre côté de la rue, côté ouest, des phares s’allumèrent, attirant l’attention d’Ortiz. Son cœur s’arrêta. Il ralentit, se glissa dans un emplacement de parking libre et coupa ses lumières. La voiture qui venait d’allumer ses phares se glissa dans la circulation, restant à une certaine distance de celle de David. Ortiz fit marche arrière et commença à la suivre. La voiture était une Mercedes beige.